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Optimiser la Communication praticien patient en prothèse complète

Ce n'est pas parce que le non verbal domine que l'on peut se permettre de parler sans discernement. Au contraire, l'effort est double:

  1. apprendre à faire du non-verbal un allié dans la réussite de la communication interindividuelle ;
  2. admettre que le langage parlé peut opérer un véritable travail intra-psychique dont on doit acquérir la maîtrise, car cette double compétence s'apprend et n'est pas seulement le fruit d'un charisme personnel inné.

Notre langage peut être construit de manière positive. Le concept de « la parole aidante » développé par un psychiatre nommé Milton Erickson (1900-1981) vise à exercer sur le patient un soutien psychique pour qu'il devienne positif et motivé. Cette théorie repose sur l'exploitation judicieuse du mode de fonctionnement très spécifique de notre cortex cérébral. Nous possédons :
- un cortex analogique (cerveau droit) qui fonctionne prioritairement entre 0 et 5 ans et qui traite l'information globalement avec une démarche intuitive. C'est l'univers de la pensée sans langage, le domaine du non-verbal. La capacité de conviction et l'absence de négation ou d'alternative sont traitées par le cortex droit ;
- un cortex digital (cerveau gauche) qui permet une démarche rationnelle et logique, qui analyse et construit. C'est l'univers des mathématiques, de l'écriture, de la parole, de l'analyse. Notre objectif est donc de monopoliser le cerveau gauche du patient par notre « langage d'influence » pour mieux nous adresser au cerveau droit, domaine de l'inné et de l'absence de refus. Le secret d'une communication réussie réside dans notre capacité à exercer une action simultanée sur notre cerveau droit et notre cerveau gauche (fig. 7)
Illustrons notre propos par un exemple pratique. Nous avons parfois été confrontés à un patient qui a été appareillé en prothèse complète amovible de nombreuses fois par différents praticiens et qui, par sa propre expérience, s'est forgé une image négative de la profession. Ce patient critique est le cauchemar de tout praticien ! Tenter de lui imposer notre point de vue d'emblée sur ce que doit être sa prothèse ne peut que le bloquer dans ses a priori. Il est possible de monopoliser son cerveau gauche dans une démarche logique en lui demandant, par exemple, si, malgré ces échecs successifs, il pense vraiment qu'aucun praticien n'a essayé de se placer à la hauteur de ses exigences. Cette question le pousse à réfléchir et diminue ses capacités de résistance. Pendant ce temps, son cerveau droit, sensible au non-verbal, va s'attacher à l'attitude volontairement positive du praticien. En pratique, cela signifie que pour être aidante, la parole doit contourner les capacités de résistance du sujet que l'on souhaite aborder. Le concept développé par Erickson nous dicte de :
• renvoyer le sujet à sa propre expérience : si le sujet âgé peut mettre à profit son expérience pour affronter un problème, il sera plus confiant et mettra tout en œuvre pour le résoudre. À l'opposé, s'il a des positions très arrêtées, il est inutile d'essayer de les infléchir. Si la prothèse réalisée ne correspond pas à ses attentes, une amélioration des choses avec une nouvelle prothèse est peu probable. Il faut savoir renoncer à traiter un patient mal disposé ;
• placer toujours le patient devant un choix illusoire : ce peut être, par exemple, lors de la recherche de ses motivations préprothétiques : « Pour vous, quel est le plus important, l'esthétique, la mastication, la phonation ?» On minimise ainsi l'importance d'une chose par rapport aux autres et les exigences du patient peuvent être quelque peu relativisées à ses yeux ;
• poser des questions pour le valoriser, l'orienter dans ses choix et lui montrer qu'il est bien investi à nos côtés dans la thérapeutique. « Je sais, vous allez penser que c'est stupide, mais ne pensez-vous pas que des dents moins blanches seraient plus en accord avec votre personnalité volontaire ? » Le cerveau gauche, noyé dans le flot verbal, est submergé. En posant ce type de question, le patient se sent valorisé, nous nous sommes volontairement effacés pour faire passer le message important.

Hirsh et Levin ont étudié, à ce propos, l'influence de l'autorité du praticien sur l'acceptation de l'esthétique de la prothèse. Il a constaté qu'une faible autorité au moment du choix des dents a une influence positive sur l'indice de satisfaction du patient. De nombreuses autres situations peuvent se rencontrer. « Je me demande si vous serez capable de supporter une deuxième empreinte aujoud'hui ? » : grammaticalement, il s'agit d'une question, mais en réalité, c'est une critique qui le pousse à accomplir l'acte que l'on attend de lui et qu'il n'était peut-être pas décidé à supporter ;
• utiliser des mots vagues, des images, des métaphores, des histoires qui sont arrivées à d'autres personnes, des proverbes pour ren-voyer le patient à ce qu'il connaît et comprend. Nous sommes dans une société où les individus sont de plus en plus en quête d'explications. « Que va-t-il se passer ? Combien de séances ? À quoi ça sert ? etc. » De nombreux échecs trouvent leur origine dans une abondance d'explications inadaptées, parce que trop techniques pour le patient. Nous pouvons, par exemple, comparer l'empreinte primaire à une « photo » de la bouche du patient qui va nous aider dans la préparation de notre plan de traitement. Si cette empreinte n'est pas à la hauteur de nos espérances, il faut, pour justifier de la reprendre, expliquer au patient qu'elle est aussi importante que les « fondations d'une maison ». Si les fondations sont bien faites, la maison est solide. Si nous nous contentons d'une empreinte moyenne, le résultat du traitement peut être compromis. Les exemples peu¬vent se multiplier. Lors d'une visite de contrôle post- prothétique, le patient se plaint d'avoir mal, de ne pas maîtriser ses prothèses pour s'alimenter. Peut-être ne l'avons nous pas suffisamment informé le jour de la mise en place de la prothèse. Il existe parfois une différence de perception entre la qualité du message donné et la qualité du message perçu. En effet, quand je parle, c'est l'autre qui donne un sens à ce que je dis. Ainsi, dans la coin« munication, l'important n'est pas ce que j'ai souhaité exprimer, mais l'interprétation qui en est faite par mon interlocuteur (fig. 8). Demander au patient de reformuler ce que l'on vient de lui dire pour s'assurer, non pas qu'il a bien compris, mais que nous nous sommes bien exprimés, est essentiel. Il peut être judicieux d'établir une fiche de conseils post-prothétiques relatifs aux soins d'hygiène, à l'alimentation...

Les différences entre le mode de traitement de l'information des hémisphères cérébraux droit et gauche représentés visuellement et verbalement
fig. 7 - Les différences entre le mode de traitement de l'information
des hémisphères cérébraux droit et gauche représentés visuellement et verbalement.
Il faut monopoliser le cerveau gauche par un flot verbal et, dans le même temps,
s'adresser au cerveau droit, sensible au non-verbal.
Communication : comment passe le message ?
fig. 8 - Communication : comment passe le message ?

Si les doléances persistent, toute explication logique de notre part sera toujours à leurs yeux insuffisante face à l'intensité de leur malaise. Il faut toujours temporiser [16] et expliquer que les problèmes vont être réglés dans l'ordre. Si l'inquiétude persiste, il faut ramener le patient à ce qu'il connaît. Par exemple, chercher une image en lui expliquant qu'après la mise en place d'une prothèse de hanche, il ne sera pas à même de « courir un 100 mètres« et qui! devra renoncer à la pratique de certains sports ; il devra? par ailleurs, se sou mettre à une rééducation lente qui ne se fera pas sans peine, Il faut lui répéter souvent que sa prothèse dans le meilleur des cas n'est qu'un « outil « [1, 16] qui lui permettra peu à peu de s'alimenter, mais qu'il ne recouvrera Jamais toutes ses capacités masticatoires, Haraldson et ai. [17] ont montré qu'il existe une perte très importante de l'efficacité masticatoire, divisée par 3 ou 4 par rapport à un sujet denté. Le patient doit donc apprendre à vivre avec sa fragilité.

Conclusion:

Deux savoirs complémentaires doivent être acquis par le praticien dans son exercice quotidien :
- la compétence liée au savoir intel-lectuel et à l'expérience clinique ;
- la compétence relationnelle qui doit se baser sur le langage d'influence que nous sommes à même d'exercer sur nos patients. Ruell-Kellermann estime « qu'une relation claire et attentive du praticien avec lui-même est la clef de l'ouverture relationnelle et thérapeutique saine et bénéfique pour le patient ». La psychologie, la disponibilité d'écoute et l'accueil sont des valeurs à ne pas négliger dans notre exercice.

Nos patients ont toujours, en venant nous rencontrer, un grand besoin de chaleur humaine. Si malgré tous nos efforts, nous ne parvenons pas à placer le patient dans de bonnes condi¬tions pour des soins de qualité, la poursuite du traitement doit être clairement remise en cause.